33e America’s Cup

Alinghi 5 et BOR90 jaugés par le skipper le plus rapide du monde

Détenteur du record de distance parcourue en 24h*, le Français Pascal Bidégorry a accepté de faire partager aux lecteurs de Skippers sa perception des deux multicoques géants censés s’affronter en février 2010 aux Emirats arabes unis, au meilleur des trois manches. Les images vidéo de leurs bords respectifs vous attendent dans la rubrique America’s Cup de Skippers.tv

Texte ) Brice Lechevalier
Photos ) Aaron Fitzgerald

Pourquoi Pascal Bidégorry ?
Ce spécialiste du multicoque au palmarès long comme un flotteur de 90 pieds n’est mandaté ni par Alinghi (comme Alain Gautier ou Loïck Peyron) ni par BMW Oracle Racing (comme Franck Cammas). Par ailleurs il a navigué sur 60 pieds l’an passé, à tour de rôle avec les deux antagonistes. Son expertise n’a donc d’égal que sa neutralité.

Des flotteurs de rêve
Priorité au Defender qui enthousiasme particulièrement Pascal Bidégorry. Mis à l’eau sur le lac Léman le 8 juillet dernier (deux ans jour pour jour après la célébration à la SNG de sa victoire lors de la 32e America’s Cup) puis hélitreuillé jusqu’au port de Gênes le 7 août où il devrait rester jusqu’à fi n septembre, le catamaran blanc et argent affi che des choix radicaux. Nullement blasé par sa traversée de l’Atlantique en 3 jours, le marin français s’avoue fasciné par la structure d’Alinghi: « Ils sont parvenus à créer un bateau très abouti, les bras de liaisons ne sont pas surdimensionnés et la forme du foil avec sa fonction de dérive est géniale. » Il enchaîne : « Du coup, l’encastrement du foil implique de bomber le dessus du flotteur ; l’encastrement est nécessaire car moins tu mets de la came plus ton puits doit être en béton. » Les flotteurs en U avec beaucoup de volume à la fl ottaison focalisent justement toute l’attention et l’admiration du skipper des hautes mers, habitué à d’autres contraintes. Il ne peut s’empêcher de lâcher : « Quand on voit les fl otteurs d’Alinghi, on se dit tout de suite que cela a vraiment de la super gueule. »  Il analyse alors d’une traite : « La forme des coques, c’est de l’hydro poussé au maximum, avec une largeur à la fl ottaison importante mais sans volume superflu. Il se passe donc de franc bord sur les étraves ; les flotteurs ont une entrée d’eau très fi ne, sans doute pour mieux percer la vague, et des arrières très porteurs pour diminuer le tangage. Ce concept de plan porteur permet de diminuer la trainée aéro, qui s’avère capitale sur ces bateaux. » Sans avoir eu l’occasion de naviguer sur Alinghi 5, le skipper du maxi trimaran Banque Populaire V estime que la plateforme est suffi samment raide pour bien avancer, refl étant l’effi cacité recherchée par le volume à la fl ottaison dès que le flotteur touche l’eau. A la différence des catamarans lacustres sur lesquels il est possible de gérer l’assiette longitudinale en déplaçant l’équipage, les 17-18 tonnes d’Alinghi 5 impliquent une plateforme qui n’a pas le nez dans l’eau. D’autant plus qu’il n’est pas exclu, selon Pascal Bidégorry, qu’il soit équipé d’un mât plus grand, ce qui ajoutera du poids sur l’avant. Les autres facteurs susceptibles de modifier les performances concernent les ballasts. « Contrairement à ses sorties sur le Léman, les images de Gênes que j’ai vues montrent qu’Alinghi naviguait ballasté. » Toujours dans les suppositions, le nombre d’équipiers au final sera sans doute inférieur aux 16-17 personnes actuellement à bord. « Déjà, ils n’ont pas de wincher car ils sont équipés d’un moteur, ça fait des bras en moins », commente-t-il le sourire en coin, avant de conclure : « L’avantage sur Alinghi, c’est que le barreur reste proche de ses régleurs, c’est plus pratique pour communiquer, même si aujourd’hui les systèmes d’oreillettes fonctionnent bien. »

La nouvelle confi guration de BOR90
Dans le camp américain, la cure de jouvence du trimaran de 90 x 90 pieds a été célébrée le 11 août dernier à San Diego. Alors qu’il avait été mis à l’eau un an plus tôt, BOR90 a été officiellement présenté comme étant le bateau qui défiera le Defender. En dépit des très nombreuses modifications déjà effectuées, Larry Ellison a ce jour-là annoncé d’autres développements, incitant son équipe à « explorer ses propres limites » afi n de gagner l’America’s Cup. Adepte des mâts qui basculent, des foils, et des dérives à trimmers, Pascal Bidégorry constate que sa culture nautique se trouve plus proche de celle du trimaran américain. Cela n’est sans doute pas un hasard s’ils partagent le même cabinet d’architectes navals français ! D’après lui, Oracle change son mât pour la troisième fois, en ajoutant à chaque fois des mètres. Pour mémoire, il mesurait 48m lors de son lancement **. « Maintenant, il doit être proche des 60m ! La différence est énorme, j’en suis même surpris », avoue le Français. Et de commenter : « La traîne aéro et le tangage peuvent devenir géants à partir d’un certain stade, or sur ce type de bateau ce n’est pas en ajoutant de la bâche que l’on va plus vite, c’est beaucoup plus subtil et il faut trouver le bon ratio entre la hauteur du mât, l’hydro des coques et la traîne aéro. » Et de citer son expérience à bord de son trimaran de 40m, quand passer du gennaker de tête au gennaker medium (ce qui revient à enlever 100m2 de voile) augmente la vitesse de 2-3 nœuds du fait de la traîne aéro. D’après lui, la configuration d’origine s’avérait plus homogène, alors que l’actuelle risque d’entraîner du tangage intempestif. Par contre, il juge les flotteurs assez proches de l’origine malgré la forme de l’étrave : toujours très fi ns et pas si éloignés du concept de ceux d’Alinghi. Pour avoir navigué en 60 pieds sur un poste de barre perché au milieu du bras de liaison arrière, il juge l’option inconfortable : « On est un peu perdu loin de tout, mais je comprends le choix des Américains qui privilégient l’efficacité de transmission de barre et la prise en compte du poids. » Ici aussi, Pascal Bidégorry déclare apprécier le concept dans son ensemble, lequel « pousse loin en hydro et ne fait rien dans la demi-mesure ». Au bout du compte, il estime que, dans l’esprit, ils se ressemblent un peu et il prend beaucoup de plaisir à les regarder. « Ce qui est bien avec ces deux bateaux, c’est qu’ils conjuguent la navigation archimédienne dans le petit temps avec des flotteurs joliment dessinés, et des foils pour diminuer l’enfoncement lorsque les airs deviennent plus importants. Or, avec nos multis maxi, on sait que cela fonctionne. »

Faciles à manœuvrer ?
Pour les pauvres navigateurs lacustres que nous sommes, la maîtrise de tels monstres parait hors de portée. Pour Pascal Bidégorry, la question ne se pose même pas : « Les manœuvres sont assez simples : il faut virer, envoyer le gennaker, empanner, je ne suis pas inquiet pour eux. » Lors de leurs entraînements l’an passé à bord de trimarans de 60 pieds, les marins d’Alinghi (à bord de Banque Populaire, « contre » le Foncia d’Alain Gautier) comme ceux d’Oracle (à bord du Groupama de Franck Cammas) ont pu simuler du match racing. « La consigne était de garder une distance d’une longueur de bateau, mais nous avons fait du dial-up, des entrées, des départs avec des marches arrière sur la ligne etc… » Un brin rêveur, le marin basque se surprend à imaginer : « Je serais curieux de nous aligner bord à bord à leurs bateaux dans 20 nœuds de vent, je pense qu’on serait carrément dans le coup ! »

L’effet vitrine de l’America’s Cup

« Techniquement tout est génial dans ces deux projets, mais ce que nous avons vécu depuis deux ans a été dommageable pour la Coupe et la voile en générale », regrette Pascal Bidégorry, qui refuse pourtant de juger qui que ce soit. « L’America’s Cup est une vitrine de la voile mondiale, il ne faut pas qu’ils oublient qu’ils peuvent faire du bien à ce sport, mais aussi du mal. » Citant le cas extrême de la F1 et de ses budgets démesurés, il approuve ainsi la manière dont les dirigeants ont pris le taureau par les cornes, réduisant leurs budgets de 250 à 50 millions. Le projet de coupe conventionnelle à un bateau par équipe préparé fi n 2008 par Alinghi et 19 challengers était un très bon début. Mais il estime cependant qu’il faudrait encore aller plus loin, sans pour autant empêcher toute innovation, l’America’s Cup restant tout de même un formidable outil de développement technologique. L’important pour lui, c’est de mettre le sport et l’homme en avant. Comme de nombreux skippers français, particulièrement doués pour les grands multicoques, Pascal Bidégorry jubile à la perspective d’une America’s Cup où tous les challengers s’affronteraient sur multicoques. « Je pense que tout le monde trouverait ça génial ! Nous avons accueilli des marins à bord de notre trimaran. Ils avaient tous trois campagnes de Volvo ou d’America au compteur et pourtant, ils étaient comme des enfants qui découvrent un nouveau jouet. Aucun d’eux ne souhaitait rentrer au port ! Le multi c’est extraordinaire. » A suivre dans le prochain Skippers et sur Skippers.tv

* voir article en page 74
** voir l’article de Heike Schwab dans le Skippers n°30 (aussi sur la rubrique America’s Cup de www.skippers.tv)